Canada–États-Unis : les taux pourraient prendre des chemins différents

ZONE EXPERTS —Les mécanismes de transmission de la politique monétaire diffèrent de part et d’autre de la frontière.

Prise de décision et choix de la bonne voie. Confusion quant au choix de la direction à prendre. Stickman avec des points d’interrogation debout entre les cubes en bois avec des symboles de flèche.

Un même choc de taux ne se transmet pas de la même manière de part et d’autre de la frontière. Au Canada, les renouvellements hypothécaires prolongent les effets du resserrement monétaire ; aux États-Unis, l’inflation, les déficits et les émissions de titres du Trésor maintiennent la pression. La divergence devrait surtout apparaître à l’avant des courbes.

Les marchés obligataires ont tendance à traiter les taux canadiens et américains comme deux variantes d’un même thème. Comme les économies sont étroitement intégrées, les chocs mondiaux sont souvent communs et les investisseurs arbitrent continuellement entre les deux marchés. Il existe pourtant de bonnes raisons de croire que leurs trajectoires pourraient diverger davantage au cours des prochains mois.

Imaginons deux ménages. À Montréal, un propriétaire renouvelle cet été un prêt de cinq ans signé à l’époque des taux planchers : sa mensualité augmente nettement. À Chicago, un ménage comparable conserve un prêt fixe de longue durée et voit à peine ses paiements bouger. Les deux vivent dans un monde de taux élevés, mais le choc n’entre pas dans leur budget au même moment.

Cette différence de transmission explique pourquoi les trajectoires peuvent diverger. Les marchés canadiens et américains ont longtemps évolué de concert, mais pourraient s’écarter à court terme, sans pour autant se découpler complètement : les taux longs canadiens restent sensibles à la prime de terme américaine, à l’offre de titres du Trésor américain (Treasuries) et aux flux mondiaux de capitaux.

La Banque du Canada (BdC) a maintenu son taux directeur à 2,25 % le 15 juillet. Elle estime que la croissance a repris au deuxième trimestre, à un rythme annualisé d’environ 2,5 %. Ce rebond est réel, mais il ne suffit pas à conclure que l’économie surchauffe. Le marché du travail demeure relativement faible, avec un taux de chômage de 6,5 % en juin, et la BdC continue de signaler la présence de capacités excédentaires.

L’inflation confirme ce portrait. En juin, l’IPC global a ralenti à 2,8 % (2,2 % hors essence). Les mesures privilégiées par la BdC, IPC-tronqué et IPC-médian, se situent autour de 1,8 % à 1,9 %, avec un rythme annualisé sur trois mois proche de 1,6 %, dans la cible de 2 % (+/-1) de la banque.

Ce n’est pas un argument pour des baisses imminentes, mais le seuil pour justifier une nouvelle hausse paraît élevé. Le signal le plus important se trouve ailleurs : dans les bilans des ménages. Avec une dette d’environ 180 % du revenu disponible, les renouvellements hypothécaires continuent de transmettre les hausses passées, mois après mois.

La principale différence entre les deux économies tient au mécanisme de transmission de la politique monétaire. Le Canada est beaucoup plus exposé au logement et à l’endettement des ménages. Au premier trimestre de 2026, la dette des ménages représentait 179,6 % de leur revenu disponible. Une variation des taux affecte donc rapidement les paiements hypothécaires, le revenu disponible et la consommation discrétionnaire.

Au Canada, le resserrement ne se produit pas en une seule fois. Il arrive par vagues, au moment des renouvellements hypothécaires. La Banque du Canada a conduit une analyse, d’abord comme risque en 2025, puis en observant ses effets en 2026.

Les conclusions de la banque sur les renouvellements hypothécaires 2025–2026 sont les suivantes :

  • 2025 (prévision) : ~60 % des prêts devaient être renouvelés en 2025–2026 ; environ 60 % avec une hausse de paiement.
  • 2026 (bilan) : la plupart des ménages ont absorbé la hausse ; pas de hausse généralisée des pertes ; >90 % ont renouvelé sous le taux de qualification.
  • Cohorte restante : ~12 % de l’encours à renouveler d’ici 12 mois, avec une hausse moyenne d’environ 15 %. Le risque est surtout un frein à la consommation, pas un choc systémique.

Le bilan est donc plus nuancé que le risque du « mur hypothécaire ». Les tensions existent, mais elles se diffusent graduellement dans l’économie, surtout par la consommation.

Les Etats-Unis : une fonction de réaction différente

Le taux de chômage se situe à 4,2 %, et la transmission des taux aux ménages est plus lente, notamment parce que de nombreux propriétaires conservent des prêts hypothécaires à long terme à taux fixe. La demande intérieure peut donc résister plus longtemps à une politique restrictive. La politique monétaire agit donc moins directement sur les paiements courants.

L’inflation a ralenti en juin (3,5 % au global, 2,6 % pour le cœur), mais elle demeure plus élevée qu’au Canada et plus persistante dans les services.

La Réserve fédérale (Fed) maintient ainsi une posture plus restrictive (3,50 % à 3,75 %), et sa décision du 29 juillet sera déterminante pour l’orientation finale. Le point clé : la Réserve fédérale a davantage de raisons de maintenir une politique monétaire restrictive, tandis que la Banque du Canada a plutôt intérêt à patienter.

La politique budgétaire ajoute une contrainte. Les déficits demeurent élevés et le Trésor doit émettre massivement pour se financer.

Même sans hausse du taux directeur, cette offre de titres peut exercer une pression sur les taux longs. Les investisseurs doivent absorber davantage de duration et exigent une compensation plus élevée.

C’est ici que la divergence trouve sa limite : les taux longs canadiens ne peuvent ignorer une remontée durable des rendements américains.

À plus longue échéance, l’écart risque d’être moins spectaculaire. L’offre de titres du Trésor, la prime de terme mondiale et les arbitrages internationaux continueront d’influencer les deux marchés. Au Canada, cette combinaison pourrait favoriser une pentification de la courbe : l’avant serait ancré par une Banque du Canada patiente, tandis que le long terme subirait davantage la pression américaine.

La divergence devrait donc se concentrer à l’avant des courbes. Les échéances de deux à cinq ans reflètent directement les anticipations de politique monétaire.

Si les attentes de resserrement au Canada continuent de s’effacer, tandis que la Fed reste prudente, les obligations canadiennes de courte et moyenne échéance pourraient mieux résister.

À l’inverse, le long terme restera influencé par les États-Unis. Cela suggère une courbe canadienne plus pentue : un court terme ancré, un long terme tiré par la prime de terme mondiale.

La deuxième conclusion concerne les portefeuilles. Une vue favorable sur les obligations canadiennes ne justifie pas nécessairement une prolongation indiscriminée de la durée. La valeur relative entre le Canada et les Etats-Unis, ainsi qu’entre les différents segments de la courbe, pourrait être plus intéressante qu’un simple pari directionnel sur une baisse générale des taux.

Pour les conseillers, le message primordial est que la valeur relative et le positionnement sur la courbe deviennent plus importants qu’un pari directionnel simple sur les taux.

Enfin, le risque budgétaire américain doit être suivi de près. Les annonces d’émission du Trésor peuvent déplacer les taux longs, indépendamment des décisions de la Fed.

Au final, les deux économies pourraient diverger. Au Canada, les hausses passées continuent de freiner la demande via les renouvellements. Aux États-Unis, l’inflation et le financement public maintiennent la pression. Les chemins peuvent diverger.